Angelus Novus, 2026
Statue en marbre reconstitué, machine à laver, système électrique.
Cette œuvre rend hommage au célèbre tableau Angelus Novus de Paul Klee, que le philosophe Walter Benjamin décrivait comme l’« Ange de l’Histoire ». Dans son texte, l’ange regarde le passé et y voit une accumulation de ruines, tandis qu’une tempête, le « Progrès », le pousse malgré lui vers l’avenir.
Ici, les artistes réinterprètent ce mythe avec une ironie tragique. L’ange est une statue classique dont les ailes ont été sciées pour être jetées dans une machine à laver. Au lieu de la tempête grandiose de Benjamin, c’est un moteur domestique qui brasse les débris du passé dans un cycle infini. Pour les artistes, cette machine qui tourne en boucle symbolise la temporalité de l’exil : un mouvement qui n’avance plus, mais qui se répète. Elle nous rappelle que pour ceux qui sont privés de liberté de mouvement, le temps n’est pas une ligne droite, mais un cercle fermé.
Pour aller plus loin :
L’Ange de l’Histoire selon Benjamin :
C’est l’un des textes les plus célèbres et les plus poignants de la philosophie du XXe siècle. Il s’agit de la IXe thèse de son essai Sur le concept d’histoire (rédigé en 1940, alors que Benjamin est lui-même en exil et fuit le nazisme). Benjamin possédait physiquement l’aquarelle de Paul Klee, Angelus Novus, et il a projeté sur elle une vision saisissante : Pour Benjamin, l’ange ne regarde pas vers l’avenir, mais vers le passé. Voici l’essence de son interprétation :
. Le regard fixe : L’ange a les yeux écarquillés et la bouche ouverte. Il contemple le passé, mais là où nous voyons une chaîne d’événements, lui ne voit qu’une seule et unique catastrophe qui accumule sans cesse des décombres à ses pieds.
. La tempête du Progrès : Une tempête se lève depuis le Paradis. Elle gonfle les ailes de l’ange avec une telle force qu’il ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le tas de ruines devant lui monte jusqu’au ciel.
. La définition du Progrès : Benjamin conclut par cette phrase terrible : « Ce que nous appelons le progrès, c’est cette tempête. »
L’installation « active » la métaphore de Benjamin de façon concrète :
. L’impuissance des ailes : Chez W. Benjamin, les ailes sont bloquées par la tempête. Ici, elles sont sciées. L’ange est cloué, incapable de s’envoler.
. La machine à laver comme « Tempête » : Au lieu d’une tempête qui vient du Paradis, ici c’est une machine domestique, banale, qui tourne en boucle. Le « Progrès » n’est plus une force grandiose, c’est un cycle de nettoyage/usure qui brasse les débris (les ailes) sans jamais produire de changement.
. L’Exil rond : Benjamin avance l’idée que le temps « linéaire » (celui qui avance) est un leurre. En exil, le temps se répète, il est « discontinu » ou circulaire, comme le tambour de la machine qui tourne.
Retour du moissonneur, 2026
Réplique d’une Stèle, sacs, valises, meuble ancien, objets, cordes, sangles et échafaudage.
L’installation se présente comme un monolithe d’objets empilés et sanglés. À sa base, les attributs domestiques de l’exil ; meuble ancien, valises et sacs « Tati » évoquent l’esthétique des voitures chargées des travailleurs maghrébins rentrant au pays. Au sommet de cet empilement est fixée la réplique de l’« Épitaphe du moissonneur de Mactar », une stèle antique célébrant l’ascension sociale d’un travailleur agricole par son labeur.
L’ensemble est enserré dans une structure d’échafaudage, à l’image des ruines antiques soutenues pour ne pas s’effondrer. En faisant dialoguer cette stèle, originaire de la région natale des deux artistes, avec les objets de la migration ouvrière des années 80, l’œuvre rend hommage à la dignité de ceux qui ont quitté leur terre pour trimer à l’étranger. Elle érige les débris du quotidien en un monument de résistance, une ruine qui tient debout malgré tout. La fin du texte gravé dans l’épitaphe le rappelle : « mortels, apprenez à vivre sans reproches ; qui a vécu dans l’honneur a mérite de mourir de même ».
Pour aller plus loin :
L’Épitaphe du moissonneur
Cette installation crée un pont entre deux époques de labeur et de mouvement. Elle s’appuie sur une pièce archéologique majeure : l’Épitaphe du moissonneur de Mactar (datée du IIIe siècle apr. J.-C., aujourd’hui conservée au musée du Louvre).
La stèle raconte, à la première personne, la vie d’un homme né dans une condition modeste à Mactar (Tunisie). Il explique comment, à force de travail saisonnier dans les champs de blé, il a fini par s’élever socialement, devenant censeur et siégeant au Sénat de sa cité. C’est un texte rare qui célèbre la dignité d’un travailleur.
L’installation « active » cette mémoire de façon contemporaine :
Le Moissonneur et l’Ouvrier : La figure du moissonneur antique, qui se déplaçait pour le travail, fait écho aux travailleurs maghrébins des années 80. En plaçant cette stèle au sommet d’un empilement de sacs Tati et de valises, les artistes lient le « moissonneur de blé » au « moissonneur d’usine ».
Le bagage comme monument : Les sacs Tati et les valises sanglées ne sont plus de simples objets de transport. Ils deviennent le socle, la base solide sur laquelle repose l’histoire. Ce qui est habituellement considéré comme « pauvre » ou « provisoire » est ici monumentalité.
L’Exil comme héritage : Les deux artistes sont originaires de la même région que cette stèle. En utilisant cette réplique, ils affirment que l’exil n’est pas qu’humain, mais un mouvement continu d’exploitation, qui a arraché des cultures et des richesses à leurs terres.
Ode to my Father, 2026
Échafaudage, machine à coudre, statue, moteurs, bois, objets, vidéo.
Cette installation s’élève comme une tour de mémoire. Elle rend hommage au père de l’un des artistes, couturier dont la précision des gestes a forgé sa première sensibilité artistique. Au sommet de la structure, une machine à coudre et des outils d’atelier dialoguent avec la figure mélancolique de Marcellus en Hermès Chtonios. Entre ses doigts, une bille de verre évoque autant la sphère de la pensée que les jeux de l’enfance.
L’œuvre dépasse cependant le récit intime pour questionner l’histoire sociale du textile. Les artistes lient le souvenir intime aux mouvements migratoires ouvriers et pointe la réalité contemporaine des usines de confection en Tunisie : un système de production marqué par une exploitation occidentale violente des corps et des ressources. Cette tour dresse le portrait d’un savoir-faire pris dans les rouages d’un néocolonialisme industriel.
Pour aller plus loin :
La figure de Marcellus :
La statue choisie est une réplique du portrait funéraire de Marcellus, neveu d’Auguste, représenté en Hermès. C’est une figure de la jeunesse fauchée et de la mélancolie. Ici, elle incarne la réflexion sur le temps qui passe et la perte des savoir-faire artisanaux face à la machine.
De l’atelier à l’usine :
L’installation met en tension deux époques :
L’artisanat : Représenté par la machine à coudre familiale et les outils de coupe. C’est le temps du geste maîtrisé, transmis de père en fils.
L’industrie : La vidéo rappelle que le secteur du textile a été le premier employeur de la main-d’œuvre immigrée en France, avant de devenir aujourd’hui un moteur de l’économie tunisienne via la sous-traitance pour les grandes marques européennes. La « Bille » de la réflexion : En plaçant une bille dans la main de la statue, les artistes créent un court-circuit temporel. C’est l’objet universel des jeux des années 80-90, mais c’est aussi une « perle » de pensée.







